Les ratés technos de Kodak : Le Rédacteur en chef d\'Industrie & Technologies Ridha Loukil prend la parole vous présente son regard sur la technologie d\'hier, d\'aujourd\'hui et de demain.

Postes comportant le mot clé ‘brevet’

jan 24

Les ratés technos de Kodak

Edito | Mots clés:

On s’y attendait. C’est maintenant officiel. Kodak a déposé le bilan en se plaçant sous la protection du chapitre 11 de la loi américaine sur les faillites. C’est la conséquence logique d’une longue descente aux enfers qui a commencé dès l’avènement de la photo numérique au début des années 1990. Comment une marque aussi mythique, qui a joué un rôle majeur dans le développement de la photo, a pu en arriver là ? La réponse est loin d’être simple.

Dire que Kodak a raté le virage du numérique est réducteur. Le géant américain est l’inventeur de la photo numérique en 1975. Il dispose dans ce domaine du premier portefeuille de propriété intellectuelle riche de 1 100 brevets. Il a été à l’avant-garde technologique en lançant plusieurs premières mondiales : le Reflex numérique en 1991 ; l’appareil photo numérique grand public à 1 méga pixel en 1997 ; l’appareil à écran Oled en 2003 ; l’appareil capable d’envoyer des mails photo sans fil en 2005 ; le plus petit appareil doté d’un zoom 10x en 2006… Mais il a été victime d’une redistribution des cartes en faveur de fabricants issus de l’univers de l’électronique. D’ailleurs il n’est pas le seul dans ce cas. Minolta, Konica, Contax et Yashica, quatre marques mythiques de la photo au Japon, ont subi un revers de fortune similaire qui les a obligées à jeter l’éponge entre 2005 et 2006.

C’est que la photo numérique réclame davantage de compétences techniques que la photo argentique. En plus de l’optique, le métier historique des industriels de la photo, elle impose la maitrise de l’électronique et du traitement d’images. Ceci explique l’arrivée sur le marché d’électroniciens tels que Casio, Panasonic, Sony ou Samsung, avec souvent l’aide de spécialistes de l’optique tels que Carl Ziess, Leica ou Pentax.

Electronique et traitement d’image sont probablement les deux compétences qui ont manqué à Kodak pour s’imposer techniquement dans le numérique. Le géant de Rochester, dont l’effectif a atteint 80 000 personnes à l’apogée de sa puissance, est d’abord un spécialiste de la chimie et des matériaux, dont la prospérité reposait sur le développement et la production de films pour la photo, le cinéma ou le médical. Il a acquis de solides connaissances en optique à travers son activité d’appareils photo. Mais cette activité n’avait pour objectif que de banaliser la diffusion des appareils de prise de vue pour vendre toujours plus de films.

Kodak, qui ne compte plus aujourd’hui que 18 000 personnes, aurait pu compenser la disparition du film par au moins deux diversifications. La première est dans les capteurs d’images. Kodak était l’un des trois fabricants majeurs de capteurs CCD de qualité photo aux cotés de Sony et Fujifilm au Japon. Il a d’ailleurs beaucoup contribué au perfectionnement de ces composants clés utilisés comme œil électronique sur les appareils photo numérique. Mais face à la montée de la concurrence et à l’arrivée d’une autre technologie, celle des capteurs Cmos, le géant américain a dû se replier sur un segment haut de gamme très étroit.

L’autre diversification aurait pu être  les Oled. Kodak en est d’ailleurs l’inventeur en 1984. Les perspectives de cette technologie s’annoncent prometteuses tant dans les écrans plats que dans l’éclairage. Le groupe yankee a tenté de l’industrialiser dans les écrans plats en partenariat avec Sanyo. En 2006, les difficultés rencontrées par son partenaire japonais ont conduit à l’abandon du projet.

C’est facile de démontrer après coup les erreurs de stratégie d’un groupe. Mais une chose est sûre: faute de persévérance, d’investissements suffisants et de partenaires solides, Kodak n’a pas su valoriser son extraordinaire capital technologique sous forme industrielle. Pour se renflouer, il est aujourd’hui contraint de vendre ses brevets aux plus offrants. C’est mieux que rien. Mais c’est triste d’en être réduit à cela.


jan 16

Le hold-up asiatique sur les brevets américains

Edito | Mots clés:

Le classement des 50 entreprises déposant le plus de brevets outre-Atlantique, publié par le cabinet d’études IFS Claims Patent Services, fait ressortir une tendance inquiétante pour les Etats-Unis. Certes, IBM reste, pour la 19e année consécutive, en tête avec 6 180 brevets enregistrés en 2011. Mais les firmes asiatiques dominent largement et devancent de plus en plus leurs homologues yankees.

Dans le dernier classement, les entreprises américaines n’occupent plus que 17 places, contre 25 pour leurs homologues asiatiques. IBM et Microsoft sont les deux seules firmes yankees à figurer au Top 10, les huit autres places étant détenues par des sociétés japonaises, coréennes ou taïwanaises. La domination asiatique est encore plus flagrante dans les brevets protégeant des applications, avec 28 places occupées, contre seulement 14 pour les américains.

Deux entreprises symbolisent cette montée en puissance de l’Asie : Samsung Electronics et Hon Hai Precision Industry. Avec 4 894 brevets obtenus en 2011, Samsung Electronics arrive en deuxième place, derrière IBM. Mais sur le terrain des applications, le géant coréen de l’électronique devance Big Blue depuis 2010, avec près de 5 600 brevets, contre environ 5 000 pour son homologue américain.

Bien qu’il soit numéro Un mondial dans les puces mémoires, les écrans LCD ou la télévision, Samsung Electronics n’est pas encore un bailleur de technologies. Sa prospérité repose sur des inventions réalisées essentiellement aux Etats-Unis et au Japon. Son appétit pour les brevets s’explique par le souci de minimiser le coût de licences qui dépasse le milliard de dollars par an. Sans compter les frais judiciaires, car Samsung Electronics est probablement l’entreprise la plus attaquée au monde pour contrefaçon de brevets. Disposer d’un portefeuille de brevets bien garni constitue un atout pour s’en sortir à moindre frais en négociant un accord de licence croisée, comme il l’a fait avec Panasonic dans les écrans plasma, ou avec Sharp dans les écrans LCD.

Le cas de Hon Hai Precision Industry est énigmatique. L’entreprise taïwanaise, connue aussi sous le nom de Foxconn Electronics, occupe la dixième place avec 1 514 brevets enregistrés en 2011. C’est la plus grande firme de sous-traitance électronique au monde. Elle fabrique en particulier la tablette iPad d’Apple et la grande majorité des téléviseurs Bravia de Sony. Son effort en propriété industrielle se justifie s’il porte sur des procédés de fabrication. Mais il y a fort à parier que le géant taïwanais veut, au-delà de la sous-traitance, se positionner dans l’avenir comme un fournisseur de produits comme ont su le faire ses compatriotes Asus, Inventec ou BenQ.


jui 18

Le brevet à nouveau en question

Edito | Mots clés:

Le brevet protège t-il efficacement l’invention ? La guerre des capsules de café, qui oppose depuis des semaines Nestlé à Sara Lee et Casino relance le débat. Jusqu’ici commerciale, elle s’étend maintenant à la propriété intellectuelle puisque Nestlé vient d’attaquer en justice Sara Lee et Casino pour contrefaçon de ses brevets.

Nestlé est le propriétaire de la marque Nespresso, l’une des réussites industrielles les plus remarquables de ces dernières années. Le modèle est particulièrement efficace. Il associe une machine à café domestique à une capsule de café propriétaire. Comme pour les cartouches d’imprimantes, ces capsules, vendues seulement par Nespresso dans des magasins spécialisés, font, depuis 1986, année d’introduction de l’invention sur le marché, la fortune du géant suisse de l’agroalimentaire. En france, la marque revendique 8 millions de clients captifs pour lesquels elle prévoit de vendre 6 milliards de capsules en 2010.

Par une politique habile de propriété intellectuelle, Nestlé a réussi pendant près de 15 ans à se protéger de la concurrence et à verrouiller efficacement son marché. Mais depuis peu, un autre industriel de l’agroalimentaire, l’américain Sara Lee, a décidé de le titiller en proposant dans la grande distribution des capsules compatibles 25% moins chères. ECC, une petite société française, fondée par un ancien dirigeant de Nestlé, en fait de même via Casino. Ces nouveaux intrus ont-ils trouvé la faille dans le système de protection de Nestlé ? C’est possible. Il appartient à la Justice d’en décider. Une chose est sûre : la situation ne reviendra jamais comme avant.

Nespresso est pourtant présenté comme un cas exemplaire en matière de propriété intellectuelle. Nestlé a protégé son invention dans les moindres détails. Il a opté pour une stratégie de grappe de brevets protégeant chacun un détail particulier. Chaque détail, pris isolément, est facile à contourner. Mais pas l’ensemble. Cette stratégie, courante dans l’industrie, a pour effet de multiplier les barrières d’entrée aux concurrents. Elle explique le nombre élevé de brevets revendiqués par Nespresso : près de 1700. Nestlé a eu aussi l’habilité de faire évoluer en permanence son invention et de breveter à chaque fois les modifications apportées. Une façon de prolonger la durée de vie des brevets au delà des 20 ans garantis par les brevets initiaux.

Cette stratégie est coûteuse parce qu’il faut entretenir un portefeuille important de brevets. Mais elle s’est révélée particulièrement rentable. Pendant près de 15 ans, Nestlé, seul sur son marché, a bénéficié d’une paix royale. Le bénéficie l’emporte largement sur les coûts. Que serait-il passé sans cette protection ? Les concurrents se seraient engouffrés dans la brèche dès que la Nespresso a commencé à montrer des signes de succès. Bien sûr, le brevet ne garantit pas une protection indéfinie et à 100%. Mais il offre au moins un répit. Le temps d’amortir l’investissement en R&D et de créer une autre invention.


15

Eco-innovation ou greenwashing ?

Analyse | Mots clés:

greenwashing

Ils sont beaux et ils sont verts nos brevets ! C’est en somme l’incantation qu’a voulu lancer l’Institut national de la propriété industrielle (INPI) la semaine dernière en affirmant que 37 % des brevets déposés en France en 2009 étaient des “éco-innovations”. 

Hourra ! Bravo ! Cocorico ! En somme, tel Monsieur Jourdain qui fit de la prose sans le savoir, nos industriels auraient innové écologique depuis des années sans y prêter attention.

 Le détournement est bien mené mais, en se plongeant dans le détail de l’étude de l’INPI, il tombe rapidement. On se rend alors compte rapidement que la réalité n’est pas aussi verte que l’Institut aime à le dire.

 Le caractère écologique des brevets est ainsi bien vite acquis. On trouve ainsi dans les “éco-innovations” sélectionnées, en majorité, des brevets liés à l’automobile et à l’aéronautique… Ce ne sont pas les moyens de transport les plus respectueux de la planète.

En creusant, on découvre que ce sceau écolo est apposé sans modération sur la seule foi d’une réduction potentielle des émissions de CO2. Résultat : un tiers des ‘’brevets verts’’ dans l’énergie porte sur le nucléaire et, les transports, 80 % concernent la maîtrise de la consommation des automobiles.

Exit les critères liés à la pollution, aux déchets, aux ressources naturelles… qui seraient pourtant des critères légitimes pour affirmer qu’une technologie est “environnementalement correcte”.

Au final, en relisant cette étude, le lecteur a vraiment le sentiment d’assister à un “greenwashing” en règle. Dommage. Une mesure juste de la part de l’INPI aurait permis de prendre conscience du chemin qu’il reste à parcourir pour rendre plus vertes nos innovations.