On s’y attendait. C’est maintenant officiel. Kodak a déposé le bilan en se plaçant sous la protection du chapitre 11 de la loi américaine sur les faillites. C’est la conséquence logique d’une longue descente aux enfers qui a commencé dès l’avènement de la photo numérique au début des années 1990. Comment une marque aussi mythique, qui a joué un rôle majeur dans le développement de la photo, a pu en arriver là ? La réponse est loin d’être simple.
Dire que Kodak a raté le virage du numérique est réducteur. Le géant américain est l’inventeur de la photo numérique en 1975. Il dispose dans ce domaine du premier portefeuille de propriété intellectuelle riche de 1 100 brevets. Il a été à l’avant-garde technologique en lançant plusieurs premières mondiales : le Reflex numérique en 1991 ; l’appareil photo numérique grand public à 1 méga pixel en 1997 ; l’appareil à écran Oled en 2003 ; l’appareil capable d’envoyer des mails photo sans fil en 2005 ; le plus petit appareil doté d’un zoom 10x en 2006… Mais il a été victime d’une redistribution des cartes en faveur de fabricants issus de l’univers de l’électronique. D’ailleurs il n’est pas le seul dans ce cas. Minolta, Konica, Contax et Yashica, quatre marques mythiques de la photo au Japon, ont subi un revers de fortune similaire qui les a obligées à jeter l’éponge entre 2005 et 2006.
C’est que la photo numérique réclame davantage de compétences techniques que la photo argentique. En plus de l’optique, le métier historique des industriels de la photo, elle impose la maitrise de l’électronique et du traitement d’images. Ceci explique l’arrivée sur le marché d’électroniciens tels que Casio, Panasonic, Sony ou Samsung, avec souvent l’aide de spécialistes de l’optique tels que Carl Ziess, Leica ou Pentax.
Electronique et traitement d’image sont probablement les deux compétences qui ont manqué à Kodak pour s’imposer techniquement dans le numérique. Le géant de Rochester, dont l’effectif a atteint 80 000 personnes à l’apogée de sa puissance, est d’abord un spécialiste de la chimie et des matériaux, dont la prospérité reposait sur le développement et la production de films pour la photo, le cinéma ou le médical. Il a acquis de solides connaissances en optique à travers son activité d’appareils photo. Mais cette activité n’avait pour objectif que de banaliser la diffusion des appareils de prise de vue pour vendre toujours plus de films.
Kodak, qui ne compte plus aujourd’hui que 18 000 personnes, aurait pu compenser la disparition du film par au moins deux diversifications. La première est dans les capteurs d’images. Kodak était l’un des trois fabricants majeurs de capteurs CCD de qualité photo aux cotés de Sony et Fujifilm au Japon. Il a d’ailleurs beaucoup contribué au perfectionnement de ces composants clés utilisés comme Å“il électronique sur les appareils photo numérique. Mais face à la montée de la concurrence et à l’arrivée d’une autre technologie, celle des capteurs Cmos, le géant américain a dû se replier sur un segment haut de gamme très étroit.
L’autre diversification aurait pu être les Oled. Kodak en est d’ailleurs l’inventeur en 1984. Les perspectives de cette technologie s’annoncent prometteuses tant dans les écrans plats que dans l’éclairage. Le groupe yankee a tenté de l’industrialiser dans les écrans plats en partenariat avec Sanyo. En 2006, les difficultés rencontrées par son partenaire japonais ont conduit à l’abandon du projet.
C’est facile de démontrer après coup les erreurs de stratégie d’un groupe. Mais une chose est sûre: faute de persévérance, d’investissements suffisants et de partenaires solides, Kodak n’a pas su valoriser son extraordinaire capital technologique sous forme industrielle. Pour se renflouer, il est aujourd’hui contraint de vendre ses brevets aux plus offrants. C’est mieux que rien. Mais c’est triste d’en être réduit à cela.








